Texte de Andréanne Béguin, 2025 (À propos de Everything we touch can change, L’H du Siège, Valenciennes-FR)

« Croire encore »

(FR) Entrelacs, spirales, rosaces, mandalas scandent l’univers de Germain Marguillard. Détails énigmatiques sur lesquels l’œil s’attarde, ils émergent du noir et interrompent l’impression première d’une abstraction minimaliste et monolithe. Dans l’implacabilité des lignes et des arêtes qui délimitent ses sculptures et structurent nos représentations familières, l’artiste use de ce vocabulaire ornemental pour confronter les échelles de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Ses formes mi-organiques mi-géométriques sont extraites d’une symbolique sacrée universelle. Elles évoquent aussi bien les grandes spiritualités, judéo-chrétiennes et islamiques, que le langage scientifique géométrique. Là où les iconographies des unes ou des autres se targuent d’atteindre la perfection et d’embrasser l’harmonie suprême, le geste de l’artiste recherche au contraire la justesse organique, celle au plus proche de la création qui, dans son émanation la plus naturelle, échappe à l’homme et à son hybris. Derrière la bichromie de ses installations, entre noirceur et clarté, se joue une dialectique éternelle entre raison et foi. Il se garde bien de résoudre cette opposition intrinsèque, pointant au contraire leurs ressemblances tant dans leurs ambitions que dans leurs médias. À la surface des œuvres de l’artiste, ces symboles sont à lire comme des indices qui signalent les mutations d’une croyance à une autre. C’est par le motif, toujours dessiné et gravé à la main, que l’artiste nous emmène alors du côté de l’ésotérisme, de l’alchimie pour mieux ébranler et recomposer le système de valeurs et de croyances des rationalités dominantes, qu’elles soient mathématiques ou religieuses. À cela s’ajoute le détournement d’objets fonctionnels, notamment scientifiques, comme la parabole, l’accélérateur de particules, débarrassés de leurs usages traditionnels et rendus totems d’une nouvelle certitude cabalistique. Nourri par les réflexions de Bruno Latour sur l’incertitude et la malléabilité de la rationalité, l’artiste se tourne vers les croyances souterraines et marginales, la magie, la divination, l’astrologie pour laisser ouverte la possibilité d’un autre rapport au monde. La symbolique des formes est aussi signifiante que celle des textures et des substances, et la pratique de l’artiste se caractérise par une attention particulière portée sur la matière et les savoir-faire qui lui sont associés. Ainsi, la sensibilité spirituelle critique de l’artiste se décline plastiquement par le choix du bois et de la terre, soumis à des changements d’état. Les transformations, par le modelage, le façonnage, le ciselage, agissent comme une médiation entre différentes présences au monde. Le passage par le feu qui vient unifier le tout dans cette tonalité fuligineuse, porte en lui aussi bien l’idée de destruction que de purification. À l’œil nu et sans s’aider des cartels, les apparences sont trompeuses, entre bois brûlé ou céramique. Elles invitent au rapprochement, pour encore une fois se laisser surprendre par le microscopique. L’artiste accorde une grande importance à la composition de ses sculptures dans l’espace, car il cherche la proximité des corps. Il déploie des environnements introspectifs pour susciter des expériences sensorielles inattendues, tantôt déroutantes, tantôt envoûtantes.

Invité en résidence à L’H du Siège à Valenciennes, Germain Marguillard poursuit ses recherches et les augmente de références nouvelles, d’Hartmut Rosa à Yuna Vincentin, en passant par un panthéon écoféministe. Selon le sociologue et philosophe allemand, les démocraties modernes ont encore besoin de la religion. Que ce soit la conquête de l’espace ou encore la poursuite frénétique de l’hygiénisme, une myriade de nouvelles spiritualités et de nouveaux mythes tentent de combler nos horizons anxiogènes. Assombri par les prévisions environnementales catastrophiques toujours plus inéluctables, notre futur très proche – et même déjà notre présent – ne promet que conflits et épuisement. Pour tenter d’inverser ce rapport agressif à autrui et au monde, l’artiste propose un espace-temps refuge dans une unité architecturale octogonale en bois, à moitié dans le noir, surmontée d’une coupole laissée ouverte. C’est un appel à la pause, au temps d’arrêt. À l’intérieur, au centre de la convergence du plancher géométrique, se trouve sur un socle une urne en céramique. Sa cavité laisse échapper une boucle sonore qui vient peupler de voix le vide minimal de cette ossature noire. Ces poèmes récités sont prélevés parmi un corpus éco-féministe, cher à l’artiste, qui entremêle entre autres Starhawk, Ursula K. Le Guin, Adrienne Rich, Kae Tempest… Ils accentuent l’expérience de recueillement, et nous portent vers la méditation ou vers la transe apaisée, desquelles l’âme peut s’élever. De l’ensemble se dégage une sensation cathartique et se dessine une modalité nouvelle, celle de se placer sous la protection de ce temple d’un culte perdu ou en devenir.

Pour la chercheuse Yuna Vincentin, la spiritualité est un outil à se réapproprier pour changer les relations matérielles qui structurent le visible et compartiment la pensée moderne. L’artiste interprète alors plastiquement ce lien à redéfinir et à redéployer entre le visible et l’invisible. Outre le refuge central, une série de panneaux en céramique montés sur du bois brûlé sont éparpillés sur le mur, certains suspendus dans l’espace. Intermédiaires entre le terrestre et le céleste, ils portent des messages gravés empruntés au même corpus poétique écoféministe. Ils sont mantras d’un cortège de manifestation absent dont on n’entendrait plus que l’écho, un peu lointain mais persistant, presque sur une fréquence de basse. L’esprit qui les découvre pourra être porté par ces incantations brèves vers un ralentissement ou sur la trace du passage cyclique des saisons. Ces bouts de phrases signifiantes se prolongent dans les motifs qui les ornent, entre floral, végétal, animal, dans une ambiguïté harmonieuse. Feuilles ou cupules. Ondes oscillantes ou gemmes. Ailes de papillons ou trèfles à quatre feuilles. Les tracés et les reliefs sont organiques, pris sur le vif d’une métamorphose continue et répétitive qui passe d’une espèce à une autre, d’un monde à un autre. Gravé sur le reliquaire à l’entrée de l’espace, le titre de l’exposition, Everything we touch can change, citation du chant de Starhawk, ponctue de son refrain ce pouvoir de transformation, qu’il soit vertueux ou maléfique. L’expérience de visite commence par un rituel proposé par l’artiste. Dans ce reliquaire à disposition des visiteur·euses, iels peuvent, s’iels le souhaitent, confier au secret du coffret en céramique des intentions de changement à l’échelle de leur vie ou de la société.                   

Text by Andréanne Béguin, 2025 (About Everything we touch can change, L’H du Siège, Valenciennes-FR)

« Believing again »

(EN) Intertwines, spirals, rosettes and mandalas punctuate Germain Marguillard’s universe. Enigmatic details on which the eye lingers, they emerge from the black and interrupt the initial impression of a minimalist and monolithic abstraction. In the implacable lines and edges that delimit his sculptures and structure our familiar representations, the artist uses this ornamental vocabulary to confront the scales of the infinitely large with the infinitely small. His half-organic, half-geometric figures are drawn from a universal sacred symbolism. They evoke the great spiritualities of Judaeo-Christianity and Islam, as well as the language of geometric science. Where either of these iconographies prides itself on achieving perfection and embracing supreme harmony, the artist’s gesture seeks instead to find organic accuracy, the closest thing to creation that, in its most natural emanation, eludes man and his hubris. Behind the two-colour scheme of his installations, between darkness and clarity, lies an eternal dialectic between reason and faith. He does not seek to resolve this intrinsic opposition, pointing instead to their similarities, both in their ambitions and in their methods. On the surface of the artist’s works, these symbols can be read as clues signalling the mutations from one belief to another.It is through patterns, always drawn and engraved by hand, that the artist takes us to the realms of esotericism and alchemy, to better shake and recompose the system of values and beliefs of the dominant rationalities, whether mathematical or religious. To this we can add the hijacking of functional objects, particularly scientific ones, such as the parabola and the particle accelerator, stripped of their traditional uses and made totems of a new cabalistic certainty. Inspired by Bruno Latour’s reflections on uncertainty and the malleability of rationality, the artist turns to subterranean and marginal beliefs, magic, divination and astrology to leave open the possibility of a different relationship with the world. The symbolism of forms is as significant as that of textures and substances, and the artist’s practice is characterised by a particular attention to materials and the skills associated with them. The artist’s critical spiritual sensibility is reflected in his choice of wood and clay, which undergo changes of state. The transformations, through modelling, shaping and chiselling, act as a mediation between different presences to the world. The passage through fire, which unifies everything in this sooty tone, carries with it the idea of both destruction and purification. With the naked eye and without the help of labels, the appearances are tricky, between burnt wood and ceramics. They invite you to come closer, to be surprised once again by the microscopic. The artist gives great importance to the composition of his sculptures in space, as he seeks to bring bodies into proximity. He deploys introspective environments to elicit unexpected sensorial experiences, sometimes disconcerting, sometimes bewitching.

Invited for a residency at L’H du Siège in Valenciennes, Germain Marguillard is developing his research with new references, from Hartmut Rosa to Yuna Vincentin, as well as an ecofeminist pantheon. According to the German sociologist and philosopher, modern democracies still need religion. Whether it’s the conquest of space or the frenetic pursuit of hygiene, a myriad of new spiritualities and myths are trying to fill our anxious horizons. Darkened by ever more inescapable catastrophic environmental predictions, our very near future - and even our present - promises only conflict and exhaustion. In an attempt to reverse this aggressive relationship with others and the world, the artist proposes a space-time refuge in an octagonal wooden architectural unit, half in the dark, topped by a dome left open. It’s a call to pause, to take time out. Inside, at the centre of the convergence of the geometric floor, a ceramic urn stands on a pedestal. Its cavity lets out a sound loop that fills the minimal void of this black frame with voices. These recited poems are taken from an eco-feminist corpus dear to the artist, which includes works by Starhawk, Ursula K. Le Guin, Adrienne Rich and Kae Tempest, among others. They heighten the experience of contemplation, leading us towards meditation or a soothed trance from which the soul can rise. From this whole emerges a cathartic sensation and a new way of being, that of placing oneself under the protection of this temple of a cult lost or in the making.

For researcher Yuna Vincentin, spirituality is a tool to be reappropriated in order to change the material relationships that structure the visible and compartmentalise modern thought. The artist gives a plastic interpretation of this link between the visible and the invisible, which needs to be redefined and redeployed. In addition to the central refuge, a series of ceramic panels mounted on burnt wood are scattered across the wall, some suspended in space. Intermediaries between the terrestrial and the celestial, they bear engraved messages borrowed from the same corpus of ecofeminist poetry. They are mantras of an absent demonstration procession, from which all that can be heard now is the echo, a little distant but persistent, almost on a bass frequency. The spirit that discovers them could be carried by these brief incantations towards a slowing down or on the trace of the cyclical passage of the seasons. These bits of meaningful sentences continue in the motifs that adorn them, somewhere between floral, plant and animal, in a harmonious ambiguity. Leaves or cupules. Oscillating waves or gems. Butterfly wings or four-leaf clovers. The lines and reliefs are organic, caught in the act of a continuous and repetitive metamorphosis from one species to another, from one world to another. Engraved on the reliquary at the entrance of the space, the title of the exhibition, Everything we touch can change, a quotation from the Starhawk song, punctuates this power of transformation with its refrain, whether virtuous or malefic. The visit begins with a ritual suggested by the artist. In this reliquary, visitors can, if they wish, entrust to the secret of the ceramic box their intentions for change in their lives or in society.

Texte de Ilan Michel, 2024 (À propos de l’exposition du Prix du Frac Bretagne - Art Norac, Frac Bretagne, Rennes-FR)

(FR) Les sculptures de Germain Marguillard empruntent leurs formes à la science autant qu’à l’ésotérisme. Derrière la croyance dans le progrès technologique se profile un processus alchimique. L’artiste soumet ses matériaux à des opérations de transformation hérités de savoirs ancestraux, précapitalistes ou extra-occidentaux. L’objectivité du savant repose ici sur un système de croyances symboliques. L’artiste réunit alors des univers que tout oppose : la physique et la biologie flirtent avec le décoratif autant que le spirituel.

C’est avec poésie que Germain Marguillard explore l’ambivalence entre l’esthétique de laboratoire et cette « mythologie camouflée » dont parlait déjà l’historien Mircea Eliade en 1965 (Le sacré et le profane, Paris : Gallimard, 1965). Le diptyque Fenêtre quantique I est emblématique de cette recherche. Produit à l’occasion de l’exposition À l'infini, pas du tout au centre d’art contemporain Passerelle, à Brest (2023), le bas-relief en céramique et bois calciné reprend la forme d’un schéma de physique quantique, science qui étudie le comportement des particules composant les atomes. Cependant, sa forme répétitive, son matériau fragile et précieux, lui confèrent tout autant des airs de vitrail artisanal. Dans cette œuvre manifeste, la particule se déploie de façon ondulatoire – la physique quantique ayant prouvé qu’elle pouvait se trouver dans une infinité d’endroits en même temps selon un champ de probabilités. La matière n’est alors pas conçue comme une chose morte, mais comme un flux d’énergie à l’aspect liquide soumis à des distorsions. En s’inspirant de l’approche quantique du monde, Germain Marguillard fait évoluer l’idée selon laquelle l’œuvre d’art serait une « fenêtre ouverte sur l’histoire » (selon Leon Battista Alberti dans son traité De Pictura en 1435) pour la conduire vers une forme abstraite ouverte à la dimension mystique de l’univers.

Les nouvelles recherches de l’artiste interrogent la relation que nos corps entretiennent avec l’eau. L’imaginaire de l’eau et du corps parcourt la littérature – Virginia Woolf écrivait « Il y a des marées dans le corps » dans son roman Mrs Dalloway en 1925 – comme elle parcourt nos cellules et conserve la mémoire des substances que nous ingurgitons. Germain Marguillard réalise une nouvelle série de sculptures, récipients de grès noir qui évoquent des objets rituels accompagnés de céramiques aux formes organiques. Inspirées, entre autres, par le concept d’hydroféminisme , théorisé par la philosophe écoféministe Astrida Neimanis, ces productions questionnent la dimension fluide du corps, au-delà des seuls êtres humains, et le caractère sacré d’une ressource qui vient à manquer.

Text by Ilan Michel, 2024 (About Frac - Art Norac Prize Exhibition, Frac Bretagne, Rennes-FR)

(EN) Germain Marguillard's sculptures borrow their forms from both science and esotericism. Behind the belief in technological progress lies an alchemical process. The artist subjects his materials to transformation operations inherited from ancestral, pre-capitalist or non-Western knowledge. Here, the objectivity of the scientist is based on a system of symbolic beliefs. The artist brings together universes where everything is at odds: physics and biology flirt with the decorative as much as the spiritual.

Germain Marguillard poetically explores the ambivalence between laboratory aesthetics and the “camouflaged mythology” referred to by the historian Mircea Eliade in 1965 (Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, 1965). The diptych Fenêtre quantique I is emblematic of this research. Produced for the À l'infini, pas du tout exhibition at the Passerelle contemporary art centre in Brest (2023), the ceramic and charred wood bas-relief takes the form of a quantum physics diagram, a science that studies the behaviour of the particles that make up atoms. However, its repetitive form and fragile, precious material give it an air of handcrafted stained glass. In this manifest work, the particle unfolds in a wave-like fashion - quantum physics having proved that it can be in an infinite number of places at the same time, according to a field of probabilities. Matter is not conceived of as a dead thing, but as a liquid-like flow of energy subject to distortion. Inspired by the quantum approach to the world, Germain Marguillard takes the idea of the work of art as a “window on history” (as Leon Battista Alberti put it in his 1435 treatise De Pictura) and turns it into an abstract form open to the mystical dimension of the universe.

The artist's new research questions the relationship between our bodies and water. The imaginary world of water and the body runs through literature - Virginia Woolf wrote “There are tides in the body” in her novel Mrs Dalloway in 1925 - just as it runs through our cells and preserves the memory of the substances we ingest. Germain Marguillard has created a new series of sculptures, black stoneware vessels that evoke ritual objects, accompanied by organically shaped ceramics. Inspired, among other things, by the concept of hydrofeminism, theorised by the ecofeminist philosopher Astrida Neimanis, these productions question the fluid dimension of the body, beyond human beings alone, and the sacred nature of a resource that is running out.

Texte de Henri Guette, 2023 « Germain Marguillard, le point d’origine »

(FR) Où commence le monde ? Si le modèle cosmologique du Big Bang s’est développé et imposé tout au long du XXème siècle grâce aux travaux de mathématiciens, physiciens, astrophysiciens, astronomes, de multiples imaginaires ont été formulés au cours des siècles et par différentes cultures pour en expliquer l’origine. Des récits teintés de sacré ont mis en avant des points de départ possibles, au travers d’un arbre immense, d’un océan sans fin ou d’une pierre comme les Grecs anciens qui firent de l’omphalos de Delphes un symbole et le nombril du monde. En résidence à Mont-Dol en Ille-et-Vilaine et lors de l’exposition Petra Genetrix¹, Germain Marguillard s’est intéressé particulièrement aux pierres qui pouvaient condenser ce sentiment de l’origine, aux ruines des autels sacrificiels dédiés à Cybèle et Mithra et à la manière dont les minéraux peuvent être chargés. Ces signes dans le paysage, ces pierres de granit ou de marbre dans lesquels on voit une manifestation ou un lien avec une puissance transcendante, l’ont amené à se demander comment se perpétuent ces liens jusqu’à nos contemporains, aux forces qui les entourent et les dépassent. Avec Axis Mundi, où il reprend en miniature la forme d’une architecture sacrée antique qu’il associe à un bétyle, il initie la comparaison entre la caverne et le temple. En jouant des matériaux fragiles comme le plâtre et la cire et d’autres plus durables comme la céramique ou le bois, en travaillant jusque dans les socles le trompe l'œil, il cultive le doute d’une époque en mal de repères. En donnant à percevoir comme culturel des ensembles géologiques, il rappelle l’existence de certains cycles et par son goût de l’éclectisme, le retour d’une pensée New Age.

Mircea Eliade dans Le Sacré et le Profane² analyse bien comment “l'homme moderne qui se sent et se prétend areligieux dispose encore de toute une mythologie camouflée et de nombreux ritualismes dégradés”. La crise de l’idée de progrès, la faillite d’utopies révolutionnaires et la remise en cause du modernisme laissent un vide pour de nombreux individus qui cherchent à reconstituer un rapport à la spiritualité, parfois mâtiné d’observations scientifiques. L’exposition À l'infini, pas du tout à Passerelle Centre d’art contemporain³, traduit bien ce mouvement de balancier : j’y crois un peu, beaucoup, passionnément... La proposition de Germain Marguillard n’est pas sans humour et les panneaux de bois et céramique de Fenêtre quantique, malgré la rigueur des schémas de physique quantique qui les ont suggérés ont quelque chose du cartoon. L’exposition appelle à une forme de distance que ce soit avec ce jeu de clin d'œil qui attire et met en garde le spectateur ou plus largement avec sa scénographie qui embrasse le white cube à la fois comme un espace sacré et un laboratoire. L’éclairage particulièrement blanc renforce la netteté des ombres et fait ressortir ce je ne sais quoi dans les œuvres qui nous les présente malgré leurs finitions plus fragiles et presque artisanales.

Les sculptures Montre moi l’univers et Dessine moi la matière, reprennent la forme de l’accélérateur à particules que peu de visiteurs reconnaîtront de prime abord. Objet de fantasme comme dans le texte d’Aurélien Bellanger Eurodance⁴, cet instrument de pointe, formateur de trou noir, est, malgré sa terrible puissance, dépourvu d’un imaginaire auprès du grand public. Il est, en effet, enterré et surveillé, loin des regards, comme si le fait d’être occulte lui conférait une efficience supplémentaire, un rôle presque cosmogonique. Germain Marguillard joue de cette ambivalence en croisant dans ses œuvres les formes scientifiques/technologiques avec des symboles alchimiques. Les opérations de transformation qu’il mène sur ses matériaux participent de ce processus, alimentent l’idée d’un rituel ou d’un passage au sacré. Il s’agit de montrer une continuité symbolique, de traiter du sujet des croyances et d’une forme de foi scientifique.

En tournant autour de Halo, qui reprend la forme de la parabole, on entend un écho, un phénomène sonore que la forme mathématique induit. La sculpture crée un champ autour d’elle qui saisit physiquement le spectateur en absorbant le bruit de ses pas. Quand la parabole de pointe utilisée par les scientifiques sert à capter des signaux qui viennent d’un au-delà, celle déployée par l’artiste sert à explorer un au-dedans. Les matériaux qu’il façonne, à la fois à la main et avec des outils numériques très sophistiqués, le bois, le métal, la céramique et la pierre reconstituée, évoquent un rapport au temps à l’inverse du futurisme. La façon dont il travaille l’ornement de ces formes remet en cause la notion de l’efficacité aujourd’hui, de la neutralité affichée de ces instruments et des objets techniques pour proposer un pas de côté. Qu’est-ce que le boson de Higgs a apporté à notre esthétique d’aujourd’hui ? La question de l’origine tout comme celle de la destination, du but est de celle qui permet à une civilisation de se définir. À l’heure où certains regardent vers Mars, Germain Marguillard avec une exposition comme À l'infini, pas du tout cherche à recréer, sinon un commun à l’échelle de la main, un imaginaire où s’investir quelle que soit l’échelle.

1 Germain Marguillard, Petra Genetrix, Maison du tertre, Mont-Dol, Ille-et-Vilaine, 09 juin – 1er juil. 2023
2 Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, « Idées », 1965 ; rééd. « Folio essais », 1988
3 Germain Marguillard, À l’infini, pas du tout, Passerelle Centre d’art contemporain, Brest, 16 juin – 16 sept. 2023 4 Aurélien Bellanger, Eurodance, Paris, Gallimard Hors Série Littérature, 2018

Text by Henri Guette, 2023 « Germain Marguillard, the origin point »

(EN) Where does the world begin? While the cosmological model of the Big Bang was developed and established in the 20th century thanks to the work of mathematicians, physicists, astrophysicists and astronomers, a wide range of imaginative ideas have been formulated by different cultures over the centuries to explain its origin. Sacred narratives have suggested potential starting points, such as an immense tree, an endless ocean or a stone, like the ancient Greeks who made the Omphalos of Delphi a symbol and the navel of the world. During his residency at Mont-Dol in Ille-et-Vilaine, and for the Petra Genetrix¹ exhibition, Germain Marguillard was particularly interested in stones that could convey this sense of origin, in the ruins of sacrificial altars dedicated to Cybele and Mithra, and in the way minerals can be charged. These signs in the landscape, these granite or marble stones in which we see a manifestation or a link with a transcendent power, led him to ask how these links are perpetuated down to our contemporaries, to the forces that surround and surpass them. With Axis mundi, in which he reproduces in miniature the form of an ancient sacred architecture and associates it with a betylus, he initiates a comparison between the cave and the temple. By playing with fragile materials like plaster and wax and more durable ones like ceramics and wood, and by using trompe l'oeil in the pedestals, he cultivates the doubts of an era in need of reference points. By presenting geological assemblages as cultural, he reminds us of the existence of certain cycles and, through his taste for eclecticism, the resurgence of New Age thinking.

Mircea Eliade, in Le Sacré et le Profane², gives a good analysis of how "modern man, who feels and claims to be areligious, still possesses a whole disguised mythology and many degraded ritualisms". The crisis of the idea of progress, the collapse of revolutionary utopias and the questioning of modernity have left a void for many people who seek to reconstruct a relationship with spirituality, sometimes mixed with scientific observations. The exhibition À l'infini, pas du tout at Passerelle Center for Contemporary Art³ reflects this swing of the pendulum: I believe in it a little, a lot, passionately... Germain Marguillard's proposal is not without a sense of humour, and the wood and ceramic panels of Quantum windows, despite the rigour of the quantum physics diagrams that inspired them, have a certain cartoonish quality.

The sculptures Show me the universe and Draw me matter take the form of a particle accelerator that few visitors will recognise at first glance. Object of fantasy, as in Aurélien Bellanger's text Eurodance⁴, this cutting-edge instrument for creating black holes, despite its terrible power, does not exist in the public imagination. Buried and guarded, out of sight, it seems as if the fact that it exists in the occult gives it an extra efficiency, an almost cosmogonic role. Germain Marguillard plays on this ambivalence by combining scientific and technological forms with alchemical symbols in his work. The transformations he performs on his materials are part of this process, feeding into the idea of a ritual or a passage to the sacred. The idea is to show a symbolic continuity, to deal with the theme of belief and a form of scientific faith.

As you walk around Halo, which takes the form of a parabola, you hear an echo, a sonic phenomenon induced by the mathematical form. The sculpture creates a field around itself that physically captures the viewer by absorbing the sound of their footsteps. While scientists use state-of-the-art satellite dishes to pick up signals from the outside world, the artist uses them to explore an inner world. The materials he shapes, both by hand and with sophisticated digital tools - wood, metal, ceramics and reconstituted stone - evoke a relationship with time opposite to futurism. The way he adorns these forms challenges today's notion of efficiency, of the neutrality of these instruments and technical objects, and offers a step aside. What has the Higgs boson brought to contemporary aesthetics? The question of origin, like that of destination and purpose, is one that enables a civilisation to define itself. At a time when some people are looking towards Mars, Germain Marguillard's exhibition À l'infini, pas du tout seeks to recreate, if not a common ground on the scale of the hand, an imaginary world in which to invest ourselves, whatever the scale.

1 Germain Marguillard, Petra Genetrix, Maison du tertre, Mont-Dol, Ille-et-Vilaine, 09 June - 1 July 2023 2 Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, "Idées", 1965; republished in "Folio essais", 1988. 3 Germain Marguillard, À l'infini, pas du tout, Passerelle Centre d'art contemporain, Brest, 16 June - 16 Sept. 2023 4 Aurélien Bellanger, Eurodance, Paris, Gallimard Hors Série Littérature, 2018

Texte de Loïc Le Gall, 2023 (À propos de l’exposition À l’infini, pas du tout, CAC Passerelle, Brest-FR)

(FR) À première vue, il semble difficile de relier l’esthétique de Marguillard à une époque précise. Celui-ci emprunte des codes de représentation et des manières de voir le monde qui sont, a priori, en contradiction et hors du temps. Le fil rouge de ses recherches est l’ésotérisme; il se passionne pour des croyances, des pratiques ou des phénomènes qui ne peuvent pas être expliqués ou mesurés par la méthode scientifique tels que l’astrologie, la divination, la magie, ou encore la parapsychologie. D’un autre côté, il suit avec attention les évolutions technologiques des sciences dites dures, dont la chimie, l’astronomie et la physique, tout en ayant aucune ambition scientifique. Marguillard vient confronter ces mondes qui s’observent en chiens de faïence mais qui partagent pourtant des interrogations communes : comment la matière change ou transmute ? Qu’est-ce que le chaos ? Et bien d’autres questions que l’on pourrait qualifier d’existentielles…

L’artiste met particulièrement en regard le microscopique et le gigantesque, depuis l’atome jusqu’à la galaxie. Les objets, les documents et instruments scientifiques le fascinent. Il se réapproprie bon nombre de formes issues de ce vocabulaire particulier dont celle iconique de l’accélérateur à particules qui permet aux scientifiques de mieux comprendre comment l’univers fonctionne et d’étudier la transformation de la matière.

Marguillard met en lumière une autre dualité : celle de la tradition face à la modernité. Il combine des formes décoratives simples qui rappellent fortement les arts islamique et médiéval. Pourtant, ces motifs sont inspirés de traités de botaniques, d’anatomie et d’autres ouvrages scientifiques. Marguillard s’attèle à les associer dans des sculptures qui s’apparentent à des outils technologiques où ils n’ont pas a priori leur place. En jetant ce pont entre deux univers incompatibles, il réinsère de la symbolique et de la grâce dans l’univers scientifique qui exige pourtant la seule utilité et le fonctionnel. Présentées ensemble, ses sculptures singulières rappellent paradoxalement autant un site archéologique qu’un laboratoire de technologie de pointe. En cherchant à retrouver du spirituel dans le quotidien – à l’exemple aussi de ses oeuvres murales mi-écran mi-vitrail –, Marguillard remet en cause nos certitudes acquises dans un monde où l’information n’a jamais été si disponible et si manipulée.

Text by Loïc Le Gall, 2023 (About À l'infini, pas du tout, CAC Passerelle, Brest-FR)

(EN) At first glance, it seems difficult to link Marguillard's aesthetic to a specific period. He borrows representative codes and ways of seeing the world that are contradictory and timeless. The common thread running through his research is esotericism; he is fascinated by beliefs, practices and phenomena that cannot be explained or measured by the scientific method, such as astrology, divination, magic and parapsychology. On the other hand, he closely follows technological developments in the so-called hard sciences, including chemistry, astronomy and physics, but without having any scientific ambitions. Marguillard brings these two worlds face to face, observing each other as if they were mirror images, but sharing the same questions: how does matter change or transmute? What is chaos? And many other questions that could be described as existential...

The artist focuses on the microscopic and the gigantic, from the atom to the galaxy. He is fascinated by scientific objects, documents and instruments. He has appropriated a number of forms from this particular vocabulary, including the iconic particle accelerator, which allows scientists to better understand how the universe works and to study the transformation of matter.

Marguillard highlights another duality: that between tradition and modernity. He combines simple decorative forms that are reminiscent of Islamic and medieval art. But these motifs are inspired by botanical and anatomical treatises and other scientific works. Marguillard combines them in sculptures that resemble technological tools in which they do not belong. By building a bridge between two incompatible worlds, he reintroduces symbolism and grace into a scientific universe that nevertheless requires only utility and functionality. Presented together, his singular sculptures are paradoxically as reminiscent of an archaeological site as they are of a high-tech laboratory. Seeking to rediscover the spiritual in everyday life - as in his half-screen, half-stained-glass murals - Marguillard challenges the certitudes we have acquired in a world where information has never been so available and so manipulated.